Centre de la Francophonie des Amériques

Arts des Amériques


La francophonie des Amériques en musiques, images et paroles.

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Paroles d’un continent


Poèmes de la francophonie des Amériques

Voulant célébrer la pluralité de la francophonie et mettre en valeur ses accents, ses rythmes, ses mots et ses couleurs, ce projet regroupe 14 poètes provenant de régions géographiques différentes des Amériques. Ces artistes célèbrent, chacun dans son style particulier et unique, la langue qu'ils partagent et qui les inspire.À travers le continent, dans des communautés parfois isolées, l'héritage français résonne. Des rives de l'Acadie jusqu'aux grandes étendues des Prairies de l'Ouest Canadien, en passant par la Louisiane et les Caraïbes, le français en Amérique continue à faire vibrer, à faire rire, à faire pleurer, à faire danser, à faire chanter et à faire vivre.

 

Paroles-dun-continent-poemes-de-la-francophonie-des-Amériques

 

Les artistes de Paroles d'un continent

 

Nicole Cage-Florentiny (Martinique) — Sculpture

Nicole-Cage-Florentiny-Paroles-dun-continentNicole Cage-Florentiny est née en 1965 à Le François, en Martinique. Diplômée en journalisme, elle exerce en tant qu'animatrice à Radio Caraïbe Internationale en Martinique. Aujourd'hui, elle est professeure de lettres et d'espagnol, et psychothérapeute.Elle s'adonne très tôt à l'écriture et commence par la poésie. Ses premiers poèmes disent à la fois le mal-être d'une adolescente en proie aux questionnements et traduisent son engagement politique et ses aspirations à un monde plus juste. Nicole Cage-Florentiny affirme que l'écriture, véritable thérapie, lui est vitale. Elle s'est mérité le prix Casa de las Américas à Cuba pour son recueil de poèmes Arc-en-Ciel, l'espoir (1996), le Prix Oeneumi en République de Macédoine pour une sélection de poèmes inédits (2002), le Prix de la Créativité au Liban pour Paroles de paix pour temps de guerre, poèmes (2004) et le Prix Gros Sel pour son roman C'est vole que je vole (2006).

Lire les paroles de Sculpture

Tu joues pour moi

Je regarde tes doigts

Caresser les cordes de ta cithare

Et je voudrais en cet instant

Etre les cordes que tu caresses

Tu chantes et annonces

Que ce chant m’est dédié

Ta voix porte en elle

Les blessures d’une vie

La chatoyance de la lumière

L’espérance d’un peuple

Tu joues pour moi

L’éclat des poèmes des rires des danses et de l’alcool qui coule

Des glaçons qui s’amusent

Nous parvient assourdi

Puisque tu joues et ne regardes que moi

Et je ne vois que toi

Au milieu des poèmes des rires et des danses

Tu m’entraînes dans ton monde

Le temps est suspendu

Ton regard me dévêt

Je souris et me laisse faire

Me voici nue au milieu de ces gens

Mais tu es seul à le savoir

Les ailes du silence disent la transcendance de l’instant

Auquel je m’arrache

Demain je pars à l’aube

Pour la «mission Falcón»

Je regagne ma chambre seize étages plus haut

Où je dormirai seule

Toi tu joueras encore

Goûteras encore de l’imbuvable whisky

Je dormirai seule

Mais nous sommes seuls à le savoir:

Tandis que tu joueras boiras et chanteras

Ton regard continuera

De sculpter ma nudité…

 

Paul Savoir (Ontario) — Regard trouble

Paul-Savoir-Regard-trouble-Paroles-dun-continentPaul Savoie est né à Saint-Boniface au Manitoba en 1946. Poète et nouvelliste, il est diplômé du Collège de Saint-Boniface où il enseigne la littérature française et anglaise de 1969 à 1973. Il travaille ensuite comme pigiste à Québec et à Ottawa. De 1980 à 1986, il occupe le poste d’agent de programme au Conseil des Arts du Canada. Il s’installe ensuite à Toronto, où il assumera, de 1992 à 1996, diverses fonctions au Conseil des Arts de l’Ontario. Il quitte pour se consacrer entièrement à l’écriture. Paul Savoie a été écrivain en résidence à la Bibliothèque de référence du Toronto métropolitain en 1988, au Collège universitaire Glendon en 1992 et à l’Université d’Ottawa en 1997. Il reçoit le Prix du Consulat de France en 1996 pour l’ensemble de son oeuvre poétique. Il est président de la Société des écrivaines et écrivains de Toronto, membre du comité de rédaction de Virages et du site internet Palimpseste, et rédacteur du magazine culturel Liaison.

Lire les paroles de Regard Trouble

On dirait un centre

il permet de voir le bout du champ

la seule limite à sa portée

anneau entrelacé à d’autres anneaux

et ainsi de suite jusqu’à son propre agencement

au mouvement qui soulève la terre

aimantation à partir d’eaux inconnues

pour la première gerbe et celles qui suivent

jusqu’aux pointes de l’épi

là-bas

plus loin

avant même que soit ensemencé le chainp

ou que le blé au blé soit conjugué

entre le long sillon des pas entremêlés

et les centres que l’on sème pas à pas

vers l’ocre profond où remuent l’être et la racine

maintenant que l’heure éclate

chacun se retourne

c’est toujours plus fort que soi

derrière s’étend le champ plus vaste encore

il défait la lùnite que l’on croyait établie

en crée une autre

le ciel ne sert plus de tain

pour le visage en quête de reflet

il répète à l’infiffi l’image habitée

le corps en abyme se laisse emporter

courant qui écartèle le corps

gémissement

au moment où tout se fend

phrase libérée vers chaque source

forçant la langue à s’écarteler

personne ne se souvient

des accents frigides de la forme ensevelie

qui traverse en fantôme les saisons

et sacralise l’autel bleu

d’où les doigts puisent leur eau

 

Héléne Dorion (Québec) — Le Hublot des heures

Helene-Dorion-Le-Hublot-des-heures-Paroles-dun-continentHélène Dorion a publié plus de vingt livres, parmi lesquels Le Hublot des heures, Ravir : les lieux, L’Étreinte des vents, Jours de sable et Sous l’arche du temps. En 2002, les Éditions Typo publient une anthologie de ses poèmes D’argile et de souffle, préparée par Pierre Nepveu. En 2006, Mondes fragiles, choses frêles, une rétrospective de son oeuvre, paraît aux Éditions de l’Hexagone. Son oeuvre, traduite et publiée dans une quinzaine de pays, lui a mérité plusieurs distinctions et prix littéraires dont le prix Charles-Vildrac de la Société des Gens de Lettres, le prix de la revue Études Françaises de l’Université de Montréal, le prix Mallarmé, le prix Anne-Hébert, le prix Alain-Grandbois de l’Académie des lettres du Québec, le prix Aliénor et le Prix International de Poésie Wallonie-Bruxelles. Elle est membre de l’Académie des Lettres du Québec et fait partie des jurys des prix de poésie de langue française Léopold-Senghor et Louise-Labé.

Lire les paroles de Le Hublot des heures

Tu rêves de ces villes

arpentées depuis le début

du voyage, tu imagines la mer

que tantôt tu retrouveras,

le commencement du monde

qui bruit encore.

Tu sens ta vie si frêle,

du haut de la falaise

d’où s’élancent tes désirs

rattrapés par les ans qui s’écoulent,

tu rêves loin,

mais brusquement l’horizon se déchire,

et bientôt dans l’avion,

tu revois les images de ton enfance,

le remous incessant des jours,

au bord de ta vie

comme d’une falaise.

Par le hublot, tu crois voir l’océan,

le chemin de sable qui le borne,

et les pas de ta mère, de ton père

qui creusent des sillons sur le rivage,

leur histoire repose, comme un château

défait, à nouveau

reconstruit, alors qu’approche la dernière

de toutes les vagues

sur leurs pas, tu vois disparaître le visage

de ta mère, de ton père, tu vois

par le hublot ta propre histoire

qui s’éclaire, tu saisis la pelle

et le seau, les ombres tout autour,

tu creuses comme eux

des sillons sur le rivage,

– déjà l’avion traverse un autre ciel,

survole d’autres eaux,

et l’image alors devient nette.

Tu vois la plage que déroulent les pas

de ta mère, ceux de ta grand-mère,

tu cours derrière elles, les goélands

tournoient au-dessus de ta tête,

plongent parfois en t’effleurant,

et les cris se mêlent aux rires,

se mêlent aux vagues, tu n’as peur

de rien, les pas qui te précèdent

effacent à mesure tous les dangers

de ce monde dont tu voudras tout connaître,

tout comprendre, tout éprouver,

et surtout aimer chaque jardin,

mais sur la plage de tes quelques années,

tu n’en perçois encore que le seuil.

Un autre jour, c’est l’ombre

qui s’abat sur la maison, l’ombre

avec de grands vents

qui n’avalent aucun nuage.

La tête sous les draps,

tu comptes les heures

qui restent jusqu’à demain.

Au bout du fil que déroule ton poème,

tu ouvres les yeux, vois ces images

minuscules, recueillies patiemment

comme des heures frêles,

frêles et précieuses.

Tu rêves de villes que le temps

n’aura pas érodées, de forêts

qui dessinent des chemins vastes,

tu rêves, et sur la mer

les mâts des navires

rongent les pierres blanches,

la houle grignote le rivage,

tu rêves, mais l’aube tarde encore

à souffler sur les ruines,

les ombres se fracassent

contre la chair des maisons,

ébranlent la charpente fragile

des fenêtres par lesquelles tu vois

un peu d’espoir, crois-tu,

et comme lentement s’édifie un poème,

à l’intérieur de toi,

tu recueilles un à un ces lieux,

ces visages, tu touches à l’amour,

à tout ce qui peut encore être vrai

et beau, comme une promesse.

La Terre, à peine visible

– l’aurions-nous oubliée –

par le hublot des heures,

sait-elle encore te rappeler

que tu n’es jamais

au-dessus de ce monde

qui avance maintenant

avec ses cassures

irréparables, – jamais tu ne seras

au-delà des vagues qui effacent

les pas humains, la beauté simple

des choses, et tu voudrais,

en cet instant où la Terre se retourne,

entendre souffler un vent oblique,

toucher du bout de ton âme

la peau fragile du temps, voir,

voir enfin s’ouvrir les ombres que l’on porte,

et comme un cœur, et comme un visage,

le monde reposer dans la paume de l’aube

 

Guy Bennet (Californie, États-Unis) — Douze poèmes évidents en soi

Guy-Benett-Douze-poèmes-évidents-en-soi-Paroles-dun-continentÉcrivain et traducteur, Guy Bennett détient un doctorat en littérature française de l’université de Californie à Los Angeles. Poète, il est l’auteur de Drive to Cluster (Piacenza, Italie: ML & NLF, 2003) et, avec Béatrice Mousli, de Poésies des deux mondes: un dialogue franco-américain à travers les revues, 1850-2004 (Paris : Ent’revues, 2004). Ses poèmes ont été publiés dans des revues et anthologies au Brésil, Canada, France, Italie, Maroc, Mexique et États-Unis. Parmi ses dernières traductions, notons celles des oeuvres de Nicole Brossard, Jean-Michel Espitallier, Mostafa Nissabouri, Valère Novarina, Jacques Roubaud et Giovanna Sandri. Guy Bennett est l’éditeur de Mindmade Books, coéditeur de Seismicity Editions, et il collabore à New Review of Literature (États-Unis) et à Électron Libre (Maroc). Il vit à Los Angeles où il enseigne et donne des ateliers d’écriture.

Lire les paroles de Douze poèmes évidents en soi

Poème préliminaire

Ce poème est autonome

et autosuffisant.

Il ne nécessite ni commentaire critique

ni explication quelconque

pour véhiculer son sens

qui est évident.

Ne dépassant pas une page,

il convient à la publication en revue

comme en anthologie.

Il peut se lire d’une seule traite,

et ne mettra pas à l’épreuve le lecteur ou l’auditeur

car il n’a besoin ni ne bénéficie

d’une réflexion postlecture excessive.

Poème court

Ce poème

est particulièrement concis.

Poème concentré

Ce que d’autres ont mis

des pages et des pages à dire,

moi j’ai pu le communiquer

dans les quelques vers concis

de ce poème.

Poème obscur

Le vrai sens de ce poème

est difficile à déterminer.

Poème écrit par temps pluvieux

Pendant que j’écris ces vers

il pleut.

Poème autoréférentiel

Ce poème se réfère à lui-même

et à rien d’autre.

Ce serait une exagération

que de prétendre qu’il s’engage auprès du monde

autrement qu’en poème,

c’estàdire en tant qu’un objet à un autre

(ou d’autres).

Poème à base de comparaison

Ce poème

n’est pas différent d’un petit animal

qui vit, imperceptiblement,

à la périphérie du monde humain,

se cachant dans les buissons,

glissant par les hautes herbes,

ou nageant silencieusement

dans une eau si trouble

que jamais personne ne le verra.

Poème monostiche

Le voici.

Poème monostiche (variante)

Encore un.

Poème avec rime

Tout le monde sait

que le poème ne rime

plus.

Poème destiné à être lu

Ce poème

est destiné à être lu,

ou silencieusement ou à voix haute,

à soi même ou à d’autres,

aussi fréquemment ou rarement

que l’on voudrait.

Vu ainsi,

il n’est pas différent

d’aucun autre poème.

Vu autrement,

il l’est.

Poème destiné à être traduit

Je souhaite vivement

que ce poème soit traduit.

Afin d’encourager les traducteurs

je l’ai fait court et direct,

évitant les mots difficiles et rares,

les complexités syntaxiques,

et des structures formelles compliquées

qui seraient difficiles à traduire

ou rebutantes pour des lecteurs éventuels.

J’ai aussi refusé d’aborder des sujets

qui seraient inconnus ou incompréhensibles

dans des pays et des cultures

autres que les miens.

Pour encourager les rédacteurs et les éditeurs étrangers,

par le présent document je déclare

que vous pouvez utiliser ce poème gratuitement

dans toutes vos publications,

et vous accorde mon autorisation

de le réimprimer

autant que vous voudrez.

Poème en langue étrangère

En ce moment même,

quelque part dans le monde,

un poète persiste à écrire

un poème en langue étrangère

Poèmes évidents (extraits) / Guy Bennett

Pour Jacques Roubaud et Ron Padgett

 

Suzanne Dracius (Martinique) — Aux horizons du Sud

Suzanne-Dracius-Aux-horizons-du-Sud-Paroles-dun-continentSuzanne Dracius est née à Fort-de-France en Martinique. Professeure de lettres classiques à l’issue d’études au Lycée Marie- Curie et à la Sorbonne, elle a enseigné à Paris, à l’Université Antilles-Guyane, à l’University of Georgia et à l’Ohio University. Révélée en 1989 par son roman L’autre qui danse (Seghers 1989; éditions du Rocher 2007), ses oeuvres, publiées en Europe et aux États-Unis, sont traduites en anglais, allemand, italien, espagnol, néerlandais, et étudiées dans plusieurs universités autour du monde. Son recueil Exquise déréliction métisse remporte le Prix Fetkann de la Poésie 2009. Coordonnatrice de l’ouvrage collectif Pour Haïti (2010), au profit de Bibliothèques Sans Frontières, Suzanne Dracius est auteure de nouvelles, Rue Monte au Ciel (Desnel, 2003), d’une pièce de théâtre, Lumina Sophie dite Surprise (Desnel, 2005, Médaille d’honneur de Schoelcher - Journée de la Femme) et d’ouvrages pour la jeunesse.

Lire les paroles de Aux horizons du Sud

Couleur, chaleur et mêmes odeurs

Nous avons tous cela au cœur

hors des sillons de certitude

Nous autres, aux horizons du Sud

Cadence et danse, indépendance

Ne pas retomber en enfance

Ne pas voir misère en En-France

en la Troisième Ile, Ile-de-France

hors des traces de servitude

Insulaires esseulés

et seuls

et seules

Nous autres, aux horizons du Sud

Nos brumes sont de sable, de chaleur

Nos signes, Tropiques ou Equateur

Enfants de la mer

Filles de sable

À peau noire

d’origine arabe

Par-delà mangrove et savane

enchaînés à

Métropolis

envoûtés par

Mégapolis

Vent-menés par Traite et trafic

Venus des horizons du Sud

Quimboisés par toutes leurs polices

Leurs leucodermes démonades

Vaudou sur nous!

En débandade, ire ou dérade

Aliénés par toutes ces peaux lisses

Quimbois, vaudou!

Tiens, bois, doudou!

Aliénés par ces cheveux qui glissent

Masques blancs sans

Ces peaux sauvées

Chevelures grainées

Mêlés nos sangs

D’échappés

Banania, bamboula, macaque

Diaspora Black

Nous avons des passés qui marquent

Et aussi un présent qui claque

Un passé de marques

Gens de marque

Au nez et aux barbes barbares

De nazillons nasillards

Pour s’ouvrir l’avenir se démarque

Prendre nos marques

À vos marques

Prêts

Partez

Nous courons vite, longtemps et loin

Jamaïcains ou Éthiopiens

Droit devant

Sans drapeau, au vent

d’Iles au vent

Sans hymnes, au vent d’Iles sous le Vent

Soulevant

Haut nos fronts bistres

Sangs-mêlés

Sans-papiers, sans dieux ni maîtres

Sans chemise

Sans pantalon

Sans papiers

Sans-papiers

Sans maître

Sans foi

Ni loi

Délits de faciès

Bavures pour babylones barbares

Nous autres, aux arcs-en-morne du Sud

Griffe, sacatra, griffon, griffonne

Négritte, négrille, négrillonne

Octavon, congo, quarteronne

Marron, marronne

Blanche Neige, basanés, métèques

Des mots qui nous font des bosses

Des maux qui nous donneront force

D’être bien debout dans nos peaux

Nous autres, aux arcs-en-ciel du Sud

Boule-de-neige, sang-mêlé, négro

Des mots qui font de nous des zéros

Des maux qui font de nous des héros

Bronzé, mal lavé, moricaud

Négro, négresse à plateau

Mal blanchi, café au lait

Négrita, bistre et rastaquouère

Bique, bicot, crouille, melon, beur

Raton, keubla, gens de couleur

Et si nous avions dans la tête

De nous sentir bien dans nos peaux

Nous autres, aux horizons du Sud

 

Kirby Jambon (Louisiane) — La messe en solitudes

Kirby-Jambon-La-messe-en-solitudes-Paroles-dun-continentKirby Jambon est né en 1962 à Thibodaux en Louisiane. Il a grandi sur le Bayou Lafourche, élevé par des parents fiers de leur langue et de leur culture française cadienne. Depuis ses premières études universitaires, Jambon travaille comme enseignant en immersion française à Lafayette. Il contribue à la fierté de ses parents en travaillant pour soutenir le français cadien comme acteur, activiste, écrivain ainsi qu’enseignant. Jambon est auteur de poèmes publiés aux États-Unis, au Canada et en France. Son premier recueil de poésies, L’École Gombo, a reçu le Prix Mondes Francophones de création.

Lire les paroles de La messe en solitudes

La nuit avant la mort…

Je prends un cœur qui a peur

et le libère de son corps de métier trop occupé,

de son corps d’armée qui depuis des années

le défende à coup de bas levé

et projeté vers ennemis et aimés,

de son corps diplomatique, ambassadeur d’insincérité,

représentant d’un être qui a trop peur d’être ce qu’il est

devant les autres et leurs peurs…

Et je le bénis en le levant tout nu devant tous,

comme monter haut dans un arbre et crier à haute voix

« Voici le cœur, l’essence d’un ête, que je cache de toi et moi,

qu’enfin je clame et acclame devant vous… »

Et je le cassaille en tombant de la hauteur

montrant sa cachette de vilains malheurs…

Et les morceaux sont mis dans la chaudière de ragout

qui sont cuits avec les péchés du monde et donnés aux faims de tous.

Aussi je prends de la cervelle, l’eau claire et sale, douce et salée

où coulent le jus de mots, l’huile d’idées et le sang de compréhension

et en offrant prière, je la renverse comme poison et verse comme boisson,

qui est aussi donnée à tous comme vin sec et sucré pour un monde assoiffé.

Mangez-en et buvez-en en mémoire de moi.

Moi, saignant et moi, feu

Extrait d’Exquise déréliction métisse, éd. Desnel, 2008)

xix. Institution-Élévation-Consécration

 

Ana Istarú (Costa Rica) — D'où viens-tu

Ana-Istarú-Doù-viens-tu-Paroles-dun-continentAna Istarú est poète, comédienne et dramaturge. Elle a publié six livres de poésie dont La saison de fièvre (La estación de fiebre) publié à Madrid et à Paris aux Éditions de la Différence, en édition bilingue, et chez Unicorn Press aux États-Unis (Fever Season) où est aussi parue une anthologie de ses poèmes. Ses poèmes ont, à ce jour, été traduits en allemand, italien, hollandais, suédois et albanais. Sa dramaturgie est traduite et jouée dans plus de 20 pays, dont 17 pays d’Amérique latine, aux États-Unis, au Canada, au Portugal et en Espagne. Ana Istarú a été boursière de la Fondation John Simon Guggenheim.

Lire les paroles de D'où viens-tu

D’où viens-tu,

mon dormeur.

Quel nuage t’a déversé,

quelle caravelle.

Qui t’a autorisé ces épanchements

de nénuphars,

qui a glissé sur ton visage

l’oiseau d’argent.

Tu t’es allongé sur ma couche avec désinvolture

tu es un ange oublié

dans une cabine.

Je ne comprends pas un tel homme,

considérable.

Je ne peux plus dormir : mes draps

seront des alizés,

des fleurs de lavande.

Mon oreiller reprend

son voyage de mouette.

Mes vieilles chaussures, deux hérissons.

Et ce petit homme,

nu sans même un gardénia.

Pourquoi ma main qui s’envole

vers sa porcelaine confiante,

sa chair de coing.

Quel contretemps.

Que pourrais-je encore voir

si ce n’est mon visiteur.

D’où vient ce sourcil épais,

les deux points cuivrés de ton thorax.

Quel velours chercherais-je

si ce n’est ton duvet.

Quel verre, quel baiser,

quelle rive sans ta bouche,

mon dormeur.

Quel pain d’or

sans ton sommeil.

 

Jean-Marc Desgent (Québec) — L'hiver quasi possible

Jean-Marc-Desgent-Lhiver-quasi-possible-Paroles-dun-continentJean-Marc Desgent est né à Montréal en 1951. Depuis 1974, il a fait paraître une vingtaine de titres aux éditions Les Herbes rouges et aux éditions les Écrits des Forges. Il a remporté, en 1994, pour Ce que je suis devant personne et, en 2005, pour Vingtièmes siècles, le Grand Prix du Festival International de la Poésie. Pour ce dernier titre, il reçoit aussi le Prix du Gouverneur Général et le Prix Terrasses Saint-Sulpice de la revue Estuaire. En 2006, on lui décerne le Prix Jaime Sabines/Gatien Lapointe pour l’ensemble de son oeuvre traduite en espagnol. En 2010, il publie Portraits de famille, aux Écrits des Forges. Pour ce recueil et pour l’ensemble de son oeuvre, il remporte, au Marché de la Poésie de Paris, le Prix International de Poésie Antonio-Viccaro. Le critique universitaire François Paré a écrit : « L’oeuvre poétique de Jean-Marc Desgent est l’une des plus bouleversantes et des plus prophétiques de la poésie québécoise actuelle. »

Lire les paroles de L'hiver quasi possible

L’hiver, c’était l’être disparu ou l’être pas assez

ou l’être mal vissé,

l’hiver, c’était ceux dont l’âme est une glace montée dans la gorge…

Ça dansait dans son feu, ça tournait, les étoiles,

ça tournait, la nuit, ça voulait dire mars et sa neige collante,

ça voyait des histoires écrites dans les champs enneigés,

à grandes étendues de campagne,

tout le monde était en dedans, ça faisait du gel partout,

c’était stoppé, tellement le froid.

Ça voulait voir le profond, ça avait les mains montées vers le ciel

où se cache la grande bête qui invente, le soir,

des enfants fugueurs dans leur lit improvisé.

Ça ne se dégrayait pas dans l’épouvantable gelée des choses,

ça ne rêvait pas tellement à la longue marche des loups,

ça descendait vite à l’incendie intérieur pour mourir moins vite.

Ça s’appelait du sauvage durci,

du grand sauvage des cristaux ou crieur d’épouvantes,

ça habitait chez la Mouine, grande ourse âgée,

aussi vieille que le monde, lui-même,

ça passait pour du sorcier qui croit à l’insomniaque carcajou.

Ça chassait l’hiver à toute vitesse.

Ça avait fait un pacte secret avec le Peuple des Glaciers.

Quand il neigeait fort, quand ça faisait un mur,

quand la terre tremblait ou tremblait de froid, quand la terre était habitée,

on voyait du boréal dans la tête des frigorifiés,

on voyait les tempêtes avaler le monde,

on voyait les tempêtes fendre la chair des Hommes,

ça disait des pierres cachées dans la pseudo-mort de décembre,

ça disait ce qu’il faut pour que les maléfices tourbillonnent

et ne fassent jamais la paix intérieure.

Les neiges avaient des glisses, bruissaient des glaces,

montaient et descendaient,

certains samedis des Grands Jeûnes hivernaux,

on ne veillait pas tard parce qu’on avait la poule mouillée.

On racontait que le noroît cassait la mécanique,

qu’on ne pouvait plus parler depuis qu’on avait vu la Gripette:

le grand chien blanc, les oreilles durcies,

les griffes de pics à glace, les dents dures comme du froid février.

On se faisait des peurs qui durent six mois de givre.

Ça voulait de vraies existences qui font du tropical,

mais ça ne faisait que de grands trous dans le blizzard.

Ça ne s’empêtrait pas dans les fleurs du tapis,

il n’y avait ni fleurs ni tapis,

ça voulait, ça montait comme des flèches.

Ça donnait du criminel, parfois.

C’était un ventriloque qui faisait parler les hautes gelures,

les astres durs, lointains, aussi le vieil orme fourchu qui n’avait plus de feuilles.

Ça entendait clairement des mots figés,

des phrases froides, cassantes, du genre: «Aux revenants, les repas chauds!».

Certains racontaient que les âmes quittaient les corps défaits

ou déshabillés par l’effroi nocturne.

Les belles natures se rencoignaient et ne regardaient plus personne.

D’autres couraient dans les sentiers en serpent pour imiter le désespéré

qui avait avalé la neige qui rend ivre;

on le disait pris de sortilèges, on l’accusait de pratiquer une sorte de sabbat,

on affirmait qu’il avait le mauvais œil.

Les Peaux Sanguines, ceux qui vivaient plus que les autres,

n’étaient pas bâdreux, ils s’occupaient et ne fatiguaient personne.

Ils vivaient comme des tordus-bossus dans les moins quarante.

Ils parlaient tout le temps de l’année des troubles,

l’année où certains s’étaient mis dans la tête de combattre les Habits Rouges

dans les cabanes, les abattis, les hangars, autour des étangs figés.

Ça prenait tout pour continuer,

mais on voulait en savoir le court et le long sur toute cette histoire,

on jacassait, on regardait les ombres chanter, pleurer, partir, vouloir,

on changeait les fleuves de place ou plus simplement,

on trompait la mort,

on faisait disparaître les petites lumières d’hiver

quand elles viennent trop vite chercher leur dû.

Ça ne craignait qu’une seule chose: c’était la fièvre des frettes parlants.

Ça faisait des formules qui tentaient l’impossible, qui guérissaient l’impossible,

ça allait du côté des chamans et des errants dans le rêve,

ça fumait les magies et les bontés de l’herbe sacrée,

ça ne disait rien de probable ou de prévu;

que des rôdeuses d’histoires à pleines nuits d’éblouissements,

à tant d’hallucinés du Nord, à tous les hivers et les êtres disparus,

à tous les hivers d’êtres pas assez ou d’êtres mal vissés,

à tant d’achèvements du cosmos…

 

Odelin Cruz Salmeron (Cuba-Québec) — Parfum d'absence

Odelin-Cruz-Salmeron-Parfum-dabsence-Paroles-dun-continentNé en 1953 à Cuba, Odelin Cruz Salmeron vit au Canada depuis 1988. Il détient un certificat en littérature chinoise de l’université de Shanghai (2008), un certificat en création littéraire de l’Université du Québec à Montréal (2000) et un B.A. en sciences et lettres (Cuba, 1974). Il a publié des recueils de poésie : Les sept chemins du vent, 2008, L’alphabet des étoiles (2000) et Rencontre (1995), traduit de l’espagnol. Sa poésie a été publiée dans plusieurs revues et anthologies, dont Estuaire, l’Anthologie du Noroît et Miradas de nostalgia.

 

Lire les paroles de Parfum d'absence

Au commencement,

il y a eu un silence sans direction mélangé à l’argile,

arrosé par la pluie insomniaque aux confins des âges.

Il y a eu ces kilomètres de songes

qui marchaient vers l’oubli,

et ces mots nidifiant entre mes doigts

jusqu’à l’éclosion de la voix.

Il y a eu ces fleurs aux pétales de lave

sur les arbres en feu,

et des larmes sur l’herbe piétinée par l’amour.

Depuis, avec les jours indomptés,

nous avons perdu les nuits dans le territoire de la brise,

puisqu’on a semé la peur chez les hommes

et une angoisse douloureuse sur leurs cendres.

Naufragés à la source du siècle,

nous devenons mendiants de temps

sans’comprendre le voyage vers la lumière,

alors l’ombre des heures se cloue à nos pas.

Les horizons effacés de la rétine,

je reviens du vent de l’automne

et il hurle encore ses rafales sans voix.

mais il sera demain

quand je traverse la frontière du soleil levant.

L’odeur de l’absence fait mal,

mais le cœur, échafaudé dans la poitrine,

continue de rêver.

Il y a.

Il y a l’eau et sa volonté.

Il y a la pluie et les lannes en train de circuler

dans les rivières du langage

Il y a ces gestes transmis par les gênes de l’illusion,

et devenus appâts de la nuit.

Mais celui qui est seul,

a perdu la réalité de l’espace

et renferme ses secrets dans la poitrine

Que faftil de son visage

s’il a égaré les yeux des autres?

Que faftil de ses pas

si ses rêves se sont embrouîllés?

Il écoute l’envers des sons,

mais le mutisme recouvre ses yeux

qui rencontrent l’obscurité.

Il y a une lumière perdue entre les vertèbres de la solitude

tandis que le temps brûle le crépuscule,

et s’égraine dans le vortex du silence.

 

Sarah Marylou Brideau (Nouveau-Brunswick) — Vers l'Ouest, Ti-Cajun

Sarah-Marylou-Brideau-Vers-lOuest-Ti-Cajun-Paroles-dun-continentSarah Marylou Brideau est née dans la Péninsule acadienne, dans le nord-est du Nouveau-Brunswick, en 1983. En 2001, elle publie ses premiers textes dans la revue Éloizes (no.30). Son premier recueil de poésie, Romanichelle, est publié en 2002 suivi, en 2005, de Rues étrangères, les deux aux Éditions Perce-Neige. Elle entreprend des études à l’Université Saint-Thomas à Fredericton en 2002, qu’elle poursuit plus tard à l’université McGill.

 

Lire les paroles de Vers l'Ouest Ti-Cajun

Le ciel s’éclaire vers l’Ouest

il nous rumine une tempête

et le ciel gronde au loin

comme une faim qui s’agite

dans le ventre gonflé des nuages.

De toutes les pointes de l’éclair

je vois nos corps s’agiter

d’une décharge électrique

comme s’il y avait trop de chaleur

entre l’extension continentale de nos corps

pour que ça passe sans se faire remarquer.

Le goût de ton pays me traverse

comme une route panoramique

bordée des plus beaux paysages

Ses gouttes collent à mes doigts

alors que le vent berce les feuilles

et je pends au dessus du fire escape

glissant comme les feuilles au gré du vent

comme si c’était toi qui retenait mes cordes

comme si le voyage ne finirait jamais.

Et les étoiles étirent le ciel

d’un continent à l’autre

et je chevauche le courant

électrique de nos corps

jusqu’à la chaleur de tes bras

pour me frôler les pieds contre les tiens.

Ti-Cajun,

tournes-moi encore dans tes bras

encore

fais disparaître les passants

qui traversent notre intimité

Ti-Cajun,

rappelles-moi encore

que les frontières sont comme des marées

et fais moi voir la beauté

de son éclaboussure

contre les plages ensablées

Ti-Cajun,

fais-moi encore tourner dans tes bras

rapproches-nous

pour qu’on tourne plus vite encore

pour que nos corps partagent

le même tempo

pour que mon visage

épouse la chaleur de ton cou

Ti-Cajun,

demandes encore mes doigts dans tes cheveux

montres-moi comment descendre

ces caresse dans ton dos

retiens-moi encore

pour un dernier baiser.

 

Joséphine Bacon (Nation innue, Québec) — Je cherche l'horizon

Josephine-Bacon-Je-cherche-lhorizon-Paroles-dun-continentJoséphine Bacon, surnommée Pipine, est une Innue originaire de Pessamit. Le destin l’a amené à rencontrer les aînés, ceux et celles qui détiennent un grand savoir traditionnel. Elle a travaillé comme traductrice interprète, et avec sagesse, elle a appris à écouter les paroles. Pipine dit souvent d’elle-même qu’elle n’est pas poète, mais que dans son coeur nomade et généreux, elle parle un langage rempli de poésie où s’entend l’écho des anciens qui ont jalonné sa vie. Elle a écrit son premier recueil Bâtons à message (Éditions Mémoire d’encrier, 2009), qui a reçu le Prix des lecteurs du Marché de la poésie de Montréal 2010, en pensant à ces nomades, amoureux des grands espaces.

Lire les paroles de Je cherche l'horizon

Je cherche l’horizon

urbaine, je rêve

d’une neige immaculée

je ferme les yeux,

tout est noir

devant moi

s’avance mon grand-père

droit, fort, rieur

il me tend

des raquettes ornées

de laine rouge

J’ouvre les yeux.

J’ai vu l’horizon.

Je ne suis pas allée

à la rivière, pourtant

l’aigle m’attendait

un loup-marin

offrait sa chair

au soleil

le saumon s’échappait

de mon filet tendu

À mon tour, je m’échappe

et la nuit m’offrira des étoiles

aux longues chevelures.

J’ai vu des horizons

que je n’ai pas atteints

des aurores

M’attendaient ce matin

où je te cherchais

et tu n’existais pas

Maintenant, je vais

où l’on t’a vu et tu

n’échapperas plus

à mes songes

Je te retrouve

dans un rêve

qui nous rassemble

J’aimerais passer des mots tendres

attraper la parole

marcher sur le nuage

accueilli par la mer

m’envoler avec l’azur

revoir ces yeux

ce regard partagé.

Ma richesse s’appelle

Saumon

Ma maison s’appelle

Caribou

Mon feu s’appelle

Épinette noire

Mon canot s’appelle

Bouleau

Ma robe s’appelle

Lichen

Ma coiffe s’appelle

Aigle

Mon chant s’appelle

Tambour

Je m’appelle

Humain

 

Lise Gabory-Diallo (Manitoba) — Devine

Lise-Gaboury-Diallo-Devine-Paroles-dun-continentProfesseure au Collège universitaire de Saint-Boniface, la Franco-Manitobaine Lise Gaboury-Diallo est l’auteure de trois recueils de poésie : Subliminales (1999), Transitions (2002) et Poste restante : cartes poétiques du Sénégal (2005). Les Prix littéraires Radio-Canada 2004 lui décernent le premier prix catégorie poésie française pour son texte Homestead, poèmes du coeur de l’Ouest (2005). Parchemins croisés : la genèse en peinture et en poésie paraît en 2008, suite à une collaboration avec la peintre Monique Larouche et le traducteur Mark Stout. La même année elle signe L’endroit et l’envers qui remporte le Prix littéraire Rue-Deschambault 2009. Son premier recueil de nouvelles, Lointaines, est publié en 2010.

Lire les paroles de Devine

On m’encourage à impenser le monde

à revenir à l’impulsif irrationnel

le Blanc immiscé au Noir

l’hybride fendant le pur

l’oubliée découverte des oublieurs

Je suis venu d’ailleurs

pour habiter ici là partout

peu importe vraiment

On me dit devine par où

l’incompréhension s’installe

au centre de la margemarelle

que je saute sans cœur joie

je dérive à cloche-pied

Oui j’arrive d’ailleurs

la bouche pleine d’étoiles pointues

qui m’étincellent

On me demande pourquoi

leurs dardes de lumières s’éteignent

chaque fois qu’elles tombent au sol

je ne sais pas mais je cueille leurs traces

réflexe d’arrière pensée

Je pars vers demain

dévalant les marches

des rêves automatistes

Je sais que les mots frasques

sont des huitres rugueuses dures à ouvrir

crues glissantes salées

parfois difficiles à avaler pour les noninitiés

l’inhibition des devins m’étonne

Devine qui les aime fumées nos chaires vives

nos paroles brûlées jusqu’aux cendres

disparues comme le bofflô

errant sur la tourbe

qui roule

Je ne serai plu là bientôt

comme nous tous

pigeons voyageurs sans compas

C’est l’intuition de l’accident

qui arrive à fin nommée

un hasard de l’espoir

que je me sois rendue jusque-là

devine où encore

Lise GabouryDiallo

Saint-Boniface, Manitoba

Inédit, octobre 2010

 

Rita Mestokosho (Nation innue, Québec) — Parfum de la terre

Rita-Mestokosho-Parfum-de-la-terre-Paroles-dun-continentNée en 1966 à Ekuanitshit (Mingan), Rita Mestokosho est poète et conseillère dans les domaines de la culture et de l’éducation au Conseil des Innus de sa communauté. Elle a publié le recueil Eshi Uapataman Nukum (Editions Piekuakami, 1995) et collaboré à diverses revues et anthologies comme l’Anthologie de Littérature amérindienne du Québec (Hurtubise HMH, 2004). Sa sensibilité aiguisée désigne les émotions en découpant un trajet qui nous fait remonter jusqu’à leur source. Comme une rivière gelée qui pourrait fendre à tout instant, ses poèmes dégagent une force qui menace de nous faire chanceler, sous l’effet d’une fragilité contenue à l’intérieur de leur voix. D’après elle, l’homme est comme un saumon et le saumon remonte toujours la rivière où il est né, c’est cela le vrai mystère. Eshi Uapataman Nukum comment je perçois la vie Grand-mère a été rééditée en Suède par Beijbom Books avec une préface de Jean-Marie LeClézio.

Lire les paroles de Parfum de la terre

Viens marcher avec le printemps

sens le vent sur tes joues

sois libre de tes mouvement

prends le temps de vivre

car demain ne t’appartient pas…

N’oublie pas ta promesse

d’aller retrouver la poix

dans une forêt

dans une maison en bois

retrouve le battement de ton coeur.

« Nous partirons les yeux fermés

Le coeur enveloppé

Du parfum de la terre

L’automne Uashtessiu

Qui nous dira

Viens viens mon ami mon frère

Oui je t’attends

Depuis cet instant

Où ton souffle a touché mon âme

Oui je t’attends mon frère

J’ai vu la montagne dans sa splendeur

J’ai entendu la rivière dans son désir

Quel plaisir et quel bonheur

D’être dans les bras de la terre.

Et lui ce grand mystère

Queje découvre dans son absence

Chercher la vérité au creux de ses mains

Je respire l’air qu’il habite.

Voir son regard s’évanouir dans le mien

Pendant qu’il ferme les yeux sur mon corps

Pour mieux goûter à l’instant

J’entends son coeur battre.

J’aime son silence

J’aime sa voix

J’aime son reflet

J’aime l’invisible queje ne peux toucher

Mais que je sens avec force en moi….

Les arbres sont témoins de mon amour

Les rochers entendent encore aujourd’hui

L’écho de ma grande tendresse

Sur le ciel qui nous enveloppe…

Mon coeur est fait de branches de sapin

Entremêléé à tous les saisons du monde

Je dors pour mieux tapisser tes rêves

 

Renato Sandoval (Pérou) — Devrai-je, Fernanda

Renato-Sandoval-Devrais-je-Fernanda-Paroles-dun-ContinentRenato Sandoval, né à Lima en 1957, est diplômé en linguistique et littérature hispanophone de l’Université catholique pontificale du Pérou et poursuit son doctorat en philologie romaine à l’université d’Helsinki (Finlande). Il a publié les recueils de poésie Singladuras, Pértigas, Luces de talud, Nostos, El revés y la fuga et Suzuki Blues. Son livre 24 x 1 est actuellement sous presse. Ses poèmes sont traduits en français, en allemand, en italien, en danois et en finnois. Il a publié des essais et traduit de nombreux poètes de diverses nationalités, ainsi qu’une pièce de théâtre et une anthologie de contes du Québec, La Main de Dieu. En 1988, il obtient le prix El cuento de las mil palabras, décerné par le Semanario Caretas. Il est le directeur de la maison d’édition Nido de Cuervos et de la revue Evohé y Fórnix. Il enseigne, alternativement, la littérature allemande, la littérature nordique et la littérature du Moyen-âge français.

Lire les paroles de Devrai-je, Fernanda

Devrai-je

traverser tous les âges

pour arriver enfin~de l’autre côté?

Les fleuves

partirent d’ici il y a longtemps,

il ne reste aucune trace

de ce qu’ils appelaient la dernière mer,

un enfant passe

boitant à mes côtés

et d’un geste me montre

que lui aussi s’en va.

J’étire ma main pour l’arrêter,

mais peut-être

est-ce le moment de le suivre;

un chemin est un chemin

s’il s’arrête

et un but

s’il n’a pas de fin.

Aujourd’hui je n’ai pas vu les montagnes

appuyées sur l’horizon,

elles aussi sont parties

avec l’après-midi et la perle

incrustée dans l’écorce d’un sycomore.

Il était une fois… pourtant

c’était encore aujourd’hui

les corneilles déchirent l’après-midi

et se précipitent en vol renversé

contre la terre;

dès lors tout paraît plus hâtif

et du coin de 1’œil je surveille

mes arrières pour éviter qu’un coup

me renverse

avant qu’il ne se pose sur ma tête;

de mes yeux je cherche l’intersection

d’un parallèle et d’un méridien

en quête d’un refuge;

je me rend compte que je suis la croix

d’un temps vorace qui me couronne

maintenant que le coq chante trois fois

et que je m’effondre.

Fernanda parle de sa vie

et moi je détourne le regard,

ses yeux ont trouvé le sentier

qui mène au lac gelé

dans lequel par les nuits remplies de fureur

nous plongions;

une fois de plus se retire le pendule

et moi je lui appartiens;

comment naissions-nous à plusieurs reprises

sans le temps qui nous importe;

seul un babouin à la queue dorée

nous épiait avec rage depuis sa cage pastel.

Le tyran s’est retourné ne sachant plus

où ni comment prendre la fuite;

dans le ventre du lac il y a un poisson-chat rêvant avec les anguilles

et sur la langue de Fernanda

un bouleau fleurit

sans que rien ni personne ne puisse assouvir ma soif

Je suis seul à nouveau

dans un berceau de cristal

avec le tic-tac de ma trachée qui, m’endort.

La nuit sursaute

quand le tyran s’approche sur la pointe des pieds.

Tout va bien,

rien n’est moins sûr

et plus encore quand je le vois

plonger avec Fernanda

dans ce rêve

qui habite mon lac.

 

Daniel Lessard — Compositeur, pianiste, contrebassiste

Daniel-Lessard-Paroles-dun-continentCompositeur, pianiste, contrebassiste Daniel Lessard a étudié au Conservatoire de musique de Québec et au Berklee College of Music, à Boston, en contrebasse et piano puis, plus tard, à l’Université McGill en composition ainsi qu’à l’Université du Québec à Montréal en ethnomusicologie. Il a écrit des musiques de théâtre et composé pour plusieurs petits ensembles de jazz qu’il a lui-même dirigés. Il a créé un concerto pour harmonica et orchestre inspiré de la poésie de Raoul Duguay pour l’émission Les Beaux Dimanches. Parmi les artistes de la chanson qu’il a accompagnés dans leurs représentations publiques et sur disque, on compte Jacques Blanchet, Robert Charlebois, Diane Dufresne, Sylvain Lelièvre et Gilles Vigneault. Il a représenté le Québec au Printemps du Québec et au salon Musicora de Paris, y offrant le répertoire de son trio jazz. En solo ou avec son trio, il tient le rôle musical lors des récitals de poésie tenus au Festival international de la poésie de Trois-Rivières et également aux événements Poésie et jazz – Quatre saisons, quatre couleurs, quatre lumières, à la Grande Bibliothèque.

 
Le Centre de la francophonie des Amériques bénéficie du soutien financier du Secrétariat aux affaires intergouvernementales canadiennes du Québec.
 

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